08/06/2004

La Femme coquelicot

" D'abord, c'est une simple présence à ses côtés, puis l'impression se précise : quelqu'un ralentit.  Quelqu'un retient sa marche près de Marthe.
   Une femme.
   Sur le sole, l'ombre dessine une silhouette en tenue courte et des cheveux qui flottent au vent.
   La femme hésite.  Elle non plus ne semble pas dérangée par le piétinement, l'impatience de la foule.
   Pourquoi cette femme ne va-t-elle point son chemin ?  Pourquoi donc demeure-t-elle dans les pas de Marthe ?
   La question demeure sans réponse mais le cheminement commun dure.  Il dure longtemps.
   A la longue, Marthe ne déteste pas se sentir à l'unisson de l'inconnue.  Cette marche ressemble à un échange, une conversation muette.
   Puis soudain la femme s'arrête, à peine, un très bref instant, celui qui décide Marthe à se tourner vers elle, à la regarder enfin...
   C'est le rouge qui domine et une étincelante chevelure brune.  Mais voilà, il ne s'agit pas de n'importe quel rouge !  C'est le rouge du coquelicot, une couleur que Marthe reconnaît aussitôt.  Sa couleur, la couleur fétiche.  La couleur interdite.
   Cinquante années tombent d'un coup.  Cinquante années d'un mur de sable gris, car la femme inconnue est vêtue d'un corsage coquelicot, vaporeux, largement échancré sur la gorge, et ce corsage est étrangement semblable à celui que Marthe avait porté tout l'été précédant ses fiançailles avec Edmond, avant qu'il soit banni impitoyablement de sa garde-robe d'adolescente.
   Inexplicablement, malgré le coeur stupéfait, malgré l'émotion drue, Marthe se sent sourire.
   Elle sourit à cette inconnue.  Elle sourit à sa liberté.  Elle l'approuve.
   Et la femme coquelicot va rendre le sourire, avec une sorte d'acquiescement, comme si elle aussi approuvait quelque chose de Marthe.
   Leurs chemins se séparent...
   Qu'était devenu le corsage proscrit ?  L'avait-elle jeté, offert à l'une de ses amies d'alors ?  Elle l'a oublié.
   On dit du coquelicot qu'il serait la fleur du désir.
   Et si c'était le désir qu'elle venait de rencontrer dans la rue, le désir coquelicot ?"
 
                   Extrait de "La Femme coquelicot" de Noëlle Châtelet,
                   Livre de Poche n° 14610

 

01:45 Écrit par Cri | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

je découvre.... et je trouve cela très beau... j'aime les coquelicots dans les champs de blé au bord des routes... ça sent l'été, les vacances, la joie de vivre...

Écrit par : Sweeety | 08/06/2004

Cocolico.:) J'avais déja visité ton immense champ de blé à taches rouges et c'est avec plaisir que tu peux y mettre mon poeme.
amitiés

Écrit par : Didou | 08/06/2004

Les commentaires sont fermés.